No
urrir les compétences de l’enfant : une question de présence, de responsabilité et de réciprocité
Par David Dutarte, juin 2021
Nous avons longtemps ignoré, au prix d’une grande souffrance pour tous, que les enfants sont compétents ! Aujourd’hui, sommes-nous prêts à les prendre au sérieux, à les accompagner en confiance vers l’autonomie et à grandir nous-mêmes à leurs côtés ?
Banlieue lilloise, un soir de novembre. Je suis en route pour animer une conférence sur les relations entre parents et enfants. Une femme monte dans le bus avec deux enfants, une fille d’environ 5 ans et, dans une poussette, un garçon de 3 ans peut-être. Elle se penche, s’approche de lui et souffle sur son visage. Le petit éclate de rire, s’arrête, la regarde et crie : « Encore ! » La femme sourit et souffle à nouveau sur son visage. Il rit une nouvelle fois et en redemande.
Les rires sont contagieux, je ris, d’autres autour aussi. Le petit garçon nous entend, se redresse dans la poussette et me regarde. Nous échangeons un sourire.
Il retourne à sa mère : « Encore ! » et les rires reprennent. Plusieurs fois la scène se répète : il rit, s’arrête, se redresse, vérifie que je l’observe, puis en redemande. Je tourne la tête un instant, j’ai le coeur chaud, le sourire aux lèvres.
Un instant plus tard, la famille descend. Je tourne la tête. Il cherchait mon regard et me dit au revoir d’un geste de la main. Je lui ai souri et l’ai salué en retour.
Oui, les enfants sont compétents (1) ! L’enfant est un être social, dès la naissance. L’exemple ci-dessus illustre à merveille cette capacité et ce désir de l’enfant d’établir des relations sociales (2) (interpersonnelles). Dans l’interaction avec sa mère – il rit, s’arrête, l’observe et s’écoute, puis exprime sa volonté : « Encore ! » – l’enfant montre aussi sa capacité à « s’accorder » à l’état d’esprit de l’adulte, à détecter et reconnaître les signaux de l’adulte, et à y répondre de manière pertinente pour la relation (3). Dans cet exemple, l’ambiance est agréable et il est facile de voir les réponses de l’enfant comme étant pleines de sens.
On peut imaginer un parent dans une situation similaire, fatigué, préoccupé, soucieux du regard des autres, et sur l’instant peu à l’écoute. L’enfant désireux d’interaction aurait peut-être intercepté mon regard, mon sourire. Il aurait regardé à nouveau son parent qui, gêné, aurait dit quelque chose comme « Laisse le monsieur tranquille ! », ignorant l’aptitude de l’enfant à s’occuper seul, ignorant là son désir d’interaction et sa capacité à entretenir, un instant, une relation avec un inconnu. S’accordant, l’enfant aurait commencé à bouger dans sa poussette, à se plaindre afin d’attirer l’attention de son parent qui, dérangé, l’aurait alors sommé d’être sage. On peut imaginer l’escalade, les reproches, la menace d’être puni plus tard, la probable tape sur la main ou la claque comme un couperet. Les plaintes et pleurs de l’enfant suscitant l’exaspération des passagers, la confirmation pour le parent que son enfant est agaçant et incompétent. Voyant son parent affairé à autre chose, l’enfant coopère et s’occupe. Brimé dans son désir d’autonomie et d’interaction, il va se tordre littéralement dans tous les sens, en plaintes, gestes et pleurs, il exprime son mal-être. Ses réactions sont pleines de sens, l’enfant cherche un vrai contact. Notre responsabilité d’adulte : nous mettre à l’écoute de cela, reconnaître et prendre au sérieux ce que l’enfant exprime !
Une conception erronée de l’enfance et de l’éducation
Pendant longtemps, nous sommes partis du principe que les enfants naissaient asociaux, égoïstes, qu’ils étaient potentiellement anti-sociaux et contre la coopération. Naturellement et avec les meilleures intentions du monde, parents et professionnels, nous avons mis tout notre énergie à les éduquer pour en faire des êtres empathiques, responsables et sociaux.
Les neuroscience (4) et 70 années d’expérience de la psychologie moderne montrent aujourd’hui que cette conception était erronée et que nos méthodes éducatives (tape sur la main, gifle, fessée, mise au coin, punition, les « Dis bonjour à la dame », « Un garçon, ça pleure pas ! » ou « Une petite fille qui crie, c’est pas jolie ! ») sont non seulement superflues mais aussi nocives et donc contre-indiquées (5–6).
L’exemple ci-dessus illustre bien cela : le contact établi, l’enfant m’a naturellement salué au moment de partir. Nul besoin de l’éduquer pour « dire au revoir au monsieur ». Il suffit d’observer, attentivement, de reconnaître ce que l’autre exprime, d’être présent, puis d’interagir de manière authentique, en confiance, pour nourrir ce qui est déjà là ! Le mimétisme et l’empathie se chargent du reste (7)!
Une personne à part entière
Les enfants peuvent aussi dès la naissance prendre la responsabilité de leur propre personne dans certains domaines : ils crient, pleurent, gesticulent pour dire « j’ai faim », « j’ai sommeil », « la couche est pleine », « il y a trop d’agitation, j’ai besoin de calme ». L’enfant a un besoin inné que « Ce qu’il est » – ses sentiments, ses sensations et leur expression – soit considéré et pris au sérieux. La plupart des adultes réussissent à le faire durant les premiers mois de la vie de l’enfant. Ils se mettent à l’écoute et apprennent à différencier les cris et les pleurs, à distinguer les gestes qui veulent dire « j’ai besoin de tes bras » de ceux qui veulent dire « je n’aime pas quand tu viens trop près. »
Parce que nous avons aussi été des enfants compétents et sommes des êtres doués d’empathie, nous nous mettons en résonance et tentons du mieux que nous pouvons de répondre à l’enfant. Et nous mettons aussi des mots. Lorsque ses besoins fondamentaux de sommeil, de nourriture, de proximité, de reconnaissance sont satisfaits, que l’enfant est vu et reconnu dans ce qu’il exprime, son sens de la responsabilité personnelle se développe. Il se sent relié, en confiance et apaisé. Il s’épanouit.
La relation d’équidignité
La pédagogie et l’éducation ont traditionnellement vu l’enfant comme l’objet d’une relation sujet-objet dans laquelle les adultes font quelque chose avec et pour l’enfant. Voilà pourquoi, quand l’enfant commence à bien marcher et à se définir (8), vers l’âge de 18 mois, nous arrêtons généralement de l’écouter et commençons à l’éduquer. De sujet, l’enfant devient objet. Il n’y aurait pourtant qu’à continuer de nourrir cette qualité d’écoute et d’accompagnement.
Jesper Juul et Helle Jensen parlent d’équidignité pour qualifier la qualité de cette interaction sujet-sujet. L’expression spontanée de vie de l’enfant – son ressenti, ses émotions, son vécu, ses besoins, etc. – ont toujours un sens et la même valeur pour la relation que ceux de l’adulte. L’enfant est considéré et traité comme un sujet indépendant de même dignité, actif et co-créateur de la relation (9). L’enfant et l’adulte interagissent dans le respect réciproque.
L’enfant ne peut toutefois endosser la responsabilité de la qualité de l’interaction avec l’adulte sans que cela ne porte atteinte à son épanouissement. C’est pourquoi l’adulte porte seul la responsabilité de la qualité de la relation. Il est seul responsable de l’atmosphère et de son propre ressenti – sa joie, sa fatigue ou sa colère, sa présence bienveillante, ses moments d’égarements ou ses erreurs. L’enfant n’en est jamais responsable, bien qu’il arrive évidemment qu’il en soit le déclencheur.
C’est l’aspect le plus déroutant des relations entre adultes et enfants. Et il arrive qu’on se sente coupable. Or il ne s’agit pas d’être parfait, l’enfant ne cherche pas la perfection, il recherche un vrai contact, une présence authentique, un adulte qui s’assume, entièrement, tel qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses.
C’est aussi, lorsqu’on en assume la responsabilité, ce qui nous permet de voir l’immense étendue des compétences sociales des enfants et de nourrir des interactions empreintes de réciprocité.
Plus qu’une invitation à un profond changement de regard sur l’humain, considérer l’enfant comme un être compétent, c’est remettre en question une approche éducative traditionnelle autoritaire à sens unique. Le prix à payer d’un tel changement de regard ? Grandir ! Grandir aux côtés des enfants et nourrir à nouveau ces compétences qui sommeillent en nous et que la plupart d’entre nous ont laissé s’éteindre pour simplement devenir sages, obéissants, bien élevés certes, mais au prix d’une bien faible estime de soi (10). Voir l’enfant comme un être compétent, c’est donc voir aussi l’enfant que nous avons été comme tel et s’engager sur le chemin de l’épanouissement réciproque. Alors, prêts pour l’aventure ?
Notes de l’auteur :
1 Juul, J. (2012), Regarde ton enfant est compétent – Renouveler la parentalité et l’éducation, Chronique sociale.
2 Juul, J. & Jensen, H. (2019), De l’obéissance à la responsabilité – Compétence relationnelle en milieu pédagogique, Fabert, p.185.
3 Ibid.
4 Guéguen, C. (2015), Pour une enfance heureuse, repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau, Robert Laffont.
5 Juul, J. (2012), op.cit., p. 11.
6 Miller, A. (2001), Libres de savoir – Ouvrir les yeux sur notre propre histoire, Flammarion, p. 12-13.
7 Jensen, H. et al. (2012), Empati – Det der holder verden sammen (Trad. L’empathie – Ce qui nous relie les uns au autre et fait tourner le monde). À paraître aux éditions Fabert.
8 Juul, J. & Jensen, H. (2019), op.cit.
9 Juul, J. (2015), Voulons-nous vraiment des enfants forts et en bonne santé ?, Fabert, 39-43.
10 Juul, J. (2015), Me voilà ! Qui es-tu ? – Sur la proximité, le respect et les limites entre adultes et enfants, Fabert.